Les bières nordistes peuvent-elles rivaliser avec les bières belges ?
Avec une production annuelle de 18,3 millions d'hl, la Belgique devance largement la région Nord-Pas-de-Calais qui atteint seulement 3,14 millions d'hl.
Le rapport est le même pour le nombre de brasseries, les emplois dans ce secteur ou la notoriété internationale. Pourquoi de telles différences de part et d'autre de la frontière alors que les deux territoires semblent si proches au niveau économique, culturel et social ? Enquête
Quand vous prenez une bière dans le centre ville de Lille, vous avez peu de chance de boire une bière made in Nord-Pas-de-Calais. En revanche, vous trouverez sans problème un large choix de bières belges. Outre-Quiévrain, les bières nordistes sont inexistantes et personne n'en demande, surtout pas les consommateurs français. Pour Annick Castelain, directrice générale de la brasserie du Ch'ti à Bénifontaine, ce constat a des origines culturelles : "En France, nous avons une culture "vin", les pouvoirs publics aident cette filière mais ne reconnaissent pas la bière comme produit national, c'est une question d'image". Même analyse de la part de Raymond Duyck, le PDG de la brasserie éponyme qui produit la Jenlain : "la France n'est pas ou peu reconnue comme un pays de bière". |
Raymond Duyck, le patron de la brasserie éponyme |
Olivier Sénéchal, responsable de la formation brassicole au Lycée de Douai. |
Serge Ricour, directeur de la brasserie Saint-Sylvestre (Trois-Monts) ironise à ce sujet : "Qui connaît le vin produit en Belgique* ?Mais la bière oui, c'est une boisson nationale. Quand on informe un Centre Français du Commerce extérieur d'un pays étranger que l'on produit de la bière on nous répond : "bière on connaît pas" (le vin oui !) ». (* la Belgique produit du vin, ndlr) D'autres se montrent plus virulents tel Olivier Sénéchal, responsable de la formation brassicole au Lycée agricole de Douai et ancien brasseur chez Terken : "le Français est comme ça : c'est toujours meilleur ailleurs. Quand un Français travaille chez Renault, il roule en Ford. Quand le français travaille dans une brasserie de la région, il boit de la Kronenbourg. Dénigrer son propre travail est typiquement français." |
La qualité de service et le prix en questionDu côté du syndicat des Brasseurs du Nord, les explications viennent aussi du porte-monnaie du consommateur. "La différence vient aussi du prix de la bière au comptoir, deux fois plus élevée en France qu'en Belgique" tient d'abord à préciser Jean-Paul Vandenbrouck, le Président du syndicat. "La différence culturelle vient aussi du fait que le Belge considère la bière comme son propre patrimoine et que les cafetiers maintiennent cette culture. La bière est toujours bien servie en Belgique. Ce n'est pas toujours le cas en France. Les belges sont jaloux de leurs bières, de leurs brasseries. Les Français sont plus ouverts et ne défendent pas assez leur patrimoine" regrette Gérard Sonnet, le secrétaire général du syndicat. |
Jean-Paul Vandenbrouck, le président du Syndicat des Brasseurs du Nord |
Yves et Annick Castelain qui produisent la cèlèbre Ch'ti |
Les Belges, champions de l'export !Cette question d'image, notamment à l'étranger revient sur toutes les lèvres des brasseurs régionaux. Sachez que les brasseries belges ont battu un record en 2006. 55% des bières produites en Belgique ont été vendues à l'étranger ! Il y a 30 ans, les exportations ne représentaient que 15 %. Les brasseries nordistes réalisent, elles et pour les plus performantes, que 15 % de leur chiffre d'affaires à l'export. Comment expliquer une telle situation ? "Les brasseurs belges sont subventionnés par leur gouvernement, contrairement à nous. Ils ont eu aussi l'intelligence de se regrouper pour affronter la mondialisation" affirme Annick Castelain. Chaque brasseur de la région adhère, bien entendu, à cette réalité. Serge Ricour a trouvé une solution bien à lui pour enfin être aidé par les pouvoirs publics : "Grâce au réchauffement climatique nous pourrons bientôt nous convertir et donc produire du vin et enfin avoir un appui gouvernemental" ! |
Ch'ti paradoxe : la bière régionale se porte bien !Dans un contexte morose (consommation en baisse de 25% en France en 25 ans), les bières régionales ont un atout, même face à leurs concurrentes belges. "Notre principale force est d'être présents sur un segment de marché très porteur, celui des bières de spécialités" rappelle le syndicat des brasseurs du Nord. "Nous avons subi en France et dans l'ensemble de la région, la force de frappe des multinationales qui ont standardisé le goût de la bière. Aujourd'hui, grâce aux petites brasseries, la bière retrouve ses lettres de noblesse et les résultats sont très encourageants. Hormis le rouleau compresseur "Leffe", nous faisons de meilleurs volumes que les brasseries belges en France" atteste Raymond Duyck. |
Gérard Sonnet, secrétaire général du Syndicat des Brasseurs du Nord |
La 3 Monts, fer de lance de la brasserie Saint-sylvestre est une exception régionale : elle s'exporte très bien ! |
Le discours est sensiblement le même du côté de la brasserie Saint-Sylvestre qui énumère les performances et les mérites des brasseries régionales : "nous avons survécu à la législation défavorable concernant la brasserie, tant au point du vue produit ( taxation plus importante de la bière face au vin) que de la taille : pas de différence de taxation entre petites et grosses brasseries (sauf depuis quelques années). Nous avons résisté au blocage des prix de Giscard d'Estaing, aux invasions des bières « étrangères » (belges et alsaciennes) et enfin nous avons réussi grâce à Jenlain à imposer un nom aux bières du nord : « Bières de Garde ». |
Quel avenir ?L'une des solutions pourrait être de se fédérer comme l'ont fait les brasseurs belges. "Ce sont tous les brasseurs français qui devraient se réunir, au-delà de la région pour promouvoir nos produits ensemble. Ce sera le cas par exemple au prochain Mondial de la Bière à Montréal où la bière hexagonale sera à l'honneur" indique Raymond Duyck. Cette initiative pourrait être le début d'une véritable collaboration entre les brasseurs mais les mentalités ne sont pas encore prêtes. Chose pourtant que leurs voisins belges ont compris depuis longtemps. |
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